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17.04.2008

Dévoration

402b619b7981a84a239cff04059dde96.jpgLes émeutes de la faim se sont multipliées. Elles ont mis sens dessus dessous l’Egypte, la Mauritanie, le Mexique, le Maroc, la Bolivie, le Pakistan, l’Indonésie, la Malaisie, Haïti. Parmi les prochains pays concernés pourrait se trouver… la Georgie.

Elles reflètent une situation de crise aigue et dramatique. Des décisions prises dans des démocraties occidentales économiquement et socialement solides y ont leur responsabilité. Le choix de « brûler de la nourriture » (expression de Jean Ziegler) et de sacrifier des parcelles de culture destinées à l’alimentation sur l’autel des biocarburants en fait partie. Il entraîne des phénomènes de spéculation : il est plus rentable d’alimenter les moteurs que de nourrir des êtres humains.

L’Union Européenne a quant à elle imposé à certains des pays africains aujourd’hui victimes de la faim, ou qui sont susceptibles de l'être, la signature des accords APE. Ces accords leur sont défavorables. Certains reprocheront peut-être à ces pays leur mauvaise gestion économique. On sera tenté de répondre à un tel argument que si nous – démocraties – ne soutenions pas des tyranneaux qui teintent de bien sinistre manière l’atmosphère du continent africain, peut-être n’en serions-nous pas là aujourd’hui. Ou plutôt : peut-être que les populations africaines concernées n’en seraient pas là aujourd’hui.

L’Union européenne a malheureusement pris le virage d’un néo-libéralisme assez costaud. Les démocraties européennes ont aussi contribué à l’essor d’un capitalisme financier globalisé très insuffisamment efficace en matière de redistribution des revenus et de rémunération du travail. Cela donne la crise des subprimes et génère des milliards d’euros de spéculation, mais pas beaucoup de progrès en matière de lutte contre la pauvreté dans les pays fragiles. Cela donne aussi une situation économique mondiale peu rassurante.

A être témoin – de loin - des émeutes de la faim, on en vient à l’idée que ce système est autophage, il se dévore lui-même. Il dévore d’abord les populations les plus vulnérables, celles qui se trouvent à la périphérie de notre cercle de prospérité ou de croissance. Mais il a l’air durablement affamé. Il ne manquera pas – peut-être, sans doute - de se tourner vers les populations un peu moins vulnérables, puis vers les catégories de populations encore moins vulnérables, etc.

Peut-être est-il temps que le politique reprenne la main et reconsidère les choix qu’il a opéré en optant pour le capitalisme financier et un libéralisme qui tend parfois à l’ultra. Et quand nous parlons ici de « politiques », nous faisons référence aux Etats démocratiques : les tyrannies, elles, n’ont pas désarmé. Elles contribuent d’ailleurs à alimenter la crise.

Concernant le libéralisme débridé et le capitalisme financier, souvenons-nous que le sort de milliards d’êtres humains est une question un trop sérieuse pour être laissée aux mains d’hommes et de femmes qui travaillent ensemble pour vendre, acheter et produire au meilleur prix. Il y a un peu plus que cela dans nos vies.

19:30 Publié dans Afrique , Fondements - Droits humains , International , Politique Mondiale , Union Européenne | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Politique, Afrique, faim, Union européenne, droits de l'homme

Commentaires

Je serais moins sévère pour les politiques (et pour les biocarburants) : ils ont bel et bien eu à gérer une situation de surproduction qui était, elle aussi, dramatique - pour la paysannerie.

Que le marché de l'alimentation soit désormais instable à l'échelle mondiale, c'est une conséquence logique de la mondialisation.

Que la terre soit requise pour produire du carburant, c'est une conséquence logique de l'épuisement des ressources fossiles - et de la croissance du gisement de carbone atmosphérique.

Nous sommes apparemment entrés dans une ère de pénurie mondiale de ressources naturelles, dans une pénurie de planète. Le monde n'a plus de pétrole, il va lui falloir plus que des idées.

Le marché est un mode de réponse très honorable face à des pénuries imprévisibles, parce qu'il alloue très rapidement les quantités disponibles. Quand la pénurie est prévisible et durable, la planification est un mode de réponse plus efficace, il faut organiser la préparation à la situation future.

Parmi ceux qui l'ont proposé : Corinne Lepage, François Bayrou pendant la campagne présidentielle… Mais évidemment, à l'échelle d'un seul pays, nos efforts de planification de moyen-long terme seront régulièrement démantelés par les à-coups de l'environnement. Le système D est une tentation constante (aujourd'hui 50 centimes par Français d'aide alimentaire aux pays pauvres, demain une taxe sur tel produit, après-demain la commande de x centrales nucléaires, la semaine prochaine des OGM, la suivante une distribution de gilets pare-balles aux décideurs, et on brûlera les cahiers des charges bio en place de Grève ?).

Plus sérieusement : l'adaptation planifiée demande, au minimum, à l'échelle européenne.

Ecrit par : FrédéricLN | 18.04.2008

Merci pour ce comment et welcome back sur cet humble blog!

Quand je me permettais une remarque sur la nécessité pour les politiques de reprendre la main, je ne pensais pas au choix fait en faveur des biocarburants - qui me plaisait plutôt bien. Je sais aussi que la surproduction était un vrai problème.

Je pensais notamment à l'Union européenne, dont le tropisme très libéral me gêne : ne donne-t-elle pas l'impression de tendre vers une organisation technocratique en charge de la régulation de l'économie, reflet d'une gouvernance par les instruments?

C'est loin de la communauté politique à laquelle nous aspirons et qui serait à même de contrarier les assertions redoutables du type :" c'est l'économie de marché qui nous impose ses conditions, nous devons nous adapter, nous ne pouvons rien façonner". Je ne désespère cependant pas de l'UE.

Je n'ai rien contre le marché mais, toute ignorante en économie que je sois, il me semble que la notion de capitalisme renvoie à une grande variété de pratiques et organisations économiques, au nombre desquelles, sans doute, les capitalismes "financier", "à la chinoise", etc !? Ces deux formes de capitalisme-là, si nous pouvions nous en passer, ce serait pas mal.

Je crois que beaucoup de gens très brillants ont des solutions pratiques à proposer pour les problèmes d'environnement et peut-être aussi d'organisation économique. Il ne me semble cependant pas qu'elles puissent être audibles si elles ne sont pas articulées dans un projet politique cohérent, de long terme, longuement préparé... et qui témoigne d'une véritable philosophie politique.

A titre personnel, je pourrais rejoindre certains écologistes: il me semble qu'un tel projet devrait en effet être d'une ambition colossale, et proposer des changements organisationnels très conséquents pour répondre notamment aux défis environnementaux et être respectueux des droits humains.

Enfin, Corinne Lepage et François Bayrou proposaient en effet des choses très intéressantes pendant la campagne présidentielle. Il faut dire qu'ils étaient bien entourés :)

Ecrit par : Jennifer | 18.04.2008

Rebonjour,

François Bayrou doit beaucoup à Jean-Marc Jancovici (relayé par Nicolas Hulot) sur ces questions, et Corinne Lepage beaucoup… à sa vaste expérience personnelle !

Une petite brève dans France démocrate (et google News) pour signaler ta riche production du mois - en lien.

Ecrit par : FrédéricLN | 18.04.2008

Je viens en effet de le voir: merci!!!

Ecrit par : Jennifer | 18.04.2008