29/10/2008
Jacasser sur des montagnes de douleurs – saccager la pensée
La pensée réflexive nous donne l'occasion dans sa rigueur de nous dégager des systèmes de représentations et des idéologies qui nous aliènent. Nous permettant d’en analyser les ressorts et les attendus, elle nous offre les moyens de combattre les dispositifs oppressifs que sont les systèmes tyranniques, génocidaires, patriarcaux, etc.
A rebours d'une telle pensée éclairante existent mille et une manière de se voiler la face – c’est une habitude qui nous tient et qui nous conduit à appeler « vie privée » ce qui relève des violences conjugales, ou qui nous pousse à désigner comme étant de la « mauvaise gouvernance » le fruit de la dictature et du règne de la peur…
Ce faisant, nous dressons de fallacieuses murailles entre le réel et nous-mêmes, et organisons notre impuissance et nos défaites les plus tragiques.
Aussi, le jeu de la dramatisation des enjeux et de la confusion insensée des concepts, pour servir toute cause que ce soit - y compris les plus nobles -, est-elle grosse d’échecs à venir. Et ces débâcles programmées auront lieu sur les fronts les plus fondamentaux de la pensée humaniste – ceux qui promeuvent le respect des droits humains.
Ainsi l’assertion selon laquelle « les mots n’ont pas de sens » est-elle désastreuse et renvoie-t-elle à une conviction qui semble malheureusement ancrée dans bien des esprits. De fait, entendre Jean Ziegler – dont l’indignation est incontestablement fondée –, proclamer qu’il faut un « tribunal de Nuremberg » pour juger les responsables – notamment – de la crise alimentaire mondiale, est une illustration désespérante d'un tel ancrage.
Le tribunal de Nuremberg - dont les réalisations furent à plusieurs titres insatisfaisantes - s’est proposé de juger des hommes qui ont développé un projet très précis, rigoureusement conçu et mis en oeuvre : l'extermination de l’humanité – d’une partie de l’humanité.
Les crimes qu'ont commis les hommes en question sont très spécifiques et ont consisté en la mise en place, en l'entretien et au développement d'un système génocidaire. Les accusés jugés coupables ont encouragé/organisé/participé à des massacres de masse. Ils ont prêté la main à d'innombrables crimes contre l'humanité – torture, viol...
Or aussi criminels que soient les choix et les comportements qui nous ont conduits à laisser mourir de faim une partie de cette humanité, elle ne relève tout simplement pas de cette logique – un projet d'extermination. La mondialisation désastreuse des spéculateurs sur les produits alimentaires et du capitalisme financier globalisé mariant fonds mafieux et fonds « honnêtes » est le fruit de multiples démissions – celles des citoyens des démocraties aussi –, manipulations, lâchetés, etc.
Aussi, la recherche de « responsables » à traduire devant un tribunal de Nuremberg est-elle un remède dérisoire, voire lamentable en ce qu'elle renvoie à cette bonne vieille chasse au bouc émissaire – et à son sacrifice. Cette aspiration à la crise paroxystique qui laverait le corps social et lui permettrait d'entrer dans un monde meilleur, le fait que Monsieur Ziegler identifie une solution dans la crise qui dévaste bien des pays la révèle.
La pensée de ce membre du Conseil consultatif des droits de l'homme de l'ONU renvoie ici à de vieilles marottes de l'humanité, qui l'ont conduite à écrire certaines des pages sanglantes de son histoire. Les diatribes de ce haut-fonctionnaire sont à même de faire suffoquer d’indignation les âmes sensibles et empathiques; mais d'offrir des solutions – point.
Ce n'est pas au moment du cataclysme qu'il faut penser à aménager les fondations de sa maison – il faut y penser avant, bien avant – et à défaut, après, si l'on a survécu. Aucune rédemption ne sortira par miracle de toutes ces crises auxquelles il nous est donné de faire face aujourd'hui.
Il faut y travailler, et cela commence par chasser rigoureusement la pensée complaisante, approximative, confondante et facile telle que nous la sert ici Jean Ziegler, ce monsieur en l'occurrence mal inspiré.
23:53 Publié dans Fondements - Droits humains, International, ONU, Politique Mondiale | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : politique, onu, crise, droits humains
















Commentaires
Une association comme Minga explique depuis dix ans que les subventions pour l'export agricole tuent des économies de subsistance, de survivance maintenant. Avec la force des témoignages concrets, au sein d'un organisme d'état (AFNOR) qui reconnait le bien fondé de la critique et la nécessité de remettre en cause ce type de rapport commerciaux, trois députés suffiront à censurer les publications...
Ce n'est pas parce qu'il y a de vastes collusions d'intérêts, qu'il n'y a pas une tête(J'ai vu et entendu les ONG du côté de la grande distribution et du MEDEF pour tuer les projets de rapport commerciaux plus équitables). Ce n'est pas parce que les armes sont financières et agroalimentaires qu'elles sont moins capables de ravages.
Que le mobile soit financier ou raciste fait-il vraiment une grande différence pour les victimes? Qu'on empoisonne l'air de la pièce où l'on se trouve, ou que l'on soit priver de nourriture ne serait-ce que par négligence, cela fait-il un distinguo suffisant pour que d'un côté il y eu une réponse exceptionnelle envers les perdants d'autre fois, et l'impunité totale pour les victorieux de ce temps?
Si collé au événements il est difficile de penser, les sentiments voir ressentiments sont aliénant, il me semble que ce texte vient d'une auteur qui écrase un peut le sujet. Certes ce n'est pas la première fois que de gros intérêts, ensembles, instigues à des façons de renforcer les Princes au détriment de groupuscules éparses et probablement pas la dernières si les réflexions se soucient plus des problèmes de forme des dénonciations que de leur objet.
Écrit par : P-F | 31/10/2008
Bonjour,
je vous remercie pour ce commentaire qui me donne l'occasion de compléter mon propos.
Sans aucun doutes des oligarchies contribuent-elles à définir des politiques économiques et financières mortifères pour l'humanité. Leur déploiement signe la mort de centaines de milliers de personnes – de millions de personnes.
Mais ce qui caractérise ces politiques n'est peut-être pas tant leur caractère « financier » ou « économique » que les options fondamentalement politiques et éthiques qu'elles traduisent.
En effet, elles postulent - me semble-t-il - le fait que, si une partie de l'humanité meurt de faim, ce n'est pas grave pourvu que cela permette à l'autre – créditée de plus de valeur – de gagner en pouvoir et de s'enrichir. Or il s'agit là sans aucun doute d'un raisonnement raciste.
De même, les politiques « économiques » et « financières » qui s'épanouissent en prenant racine dans le développement de la dictature et/ou le recul de la démocratie renvoient-elles aussi à des options politiques. Ces dernières sont foncièrement anti-humanistes.
Elles partent - me semble-t-il - du principe que la démocratie et les droits humains ne doivent avoir cours qu'à l'intérieur de certaines frontières – quand ils n'y sont pas court-circuités. Or rappelons-le: les droits humains sont universels ou ne sont pas
Sans doute des oligarchies amènent-elles – avec notre consentement relatif - le monde sur des voies telles que des millions de personnes souffrent et décèdent de la famine.
Cependant, le déploiement de ces politiques mortifères ne répond pas à un projet génocidaire. Elles n'ont pas pour objet l'« éradication » de catégories entières de l'humanité définies dans le cadre d'un délire idéologique terrifiant.
Les politiques économiques et financières qui contribuent aujourd'hui à faucher une partie de la population mondiale sont les conséquences - elles aussi terrifiantes - d'autres types de projets, d'autres options, d'autres choix et d'autres systèmes de représentations et de croyances.
Qu'ils soient différents ne les rend pas moins scandaleux et dangereux que les précédents.
Et c'est bien ceux-là – ces projets, ces systèmes de référence et ces normes - qu'il convient d'identifier. Cette démarche s'oppose à celle qui consisterait à plaquer sur une réalité atroce les concepts et les représentations qui renvoient à une autre réalité atroce.
A défaut, il me semble que l'on ne peut qu'échouer à mettre un terme aux politiques de destruction de l'humain que deviennent certaines politiques économiques et financières.
Écrit par : Jennifer | 01/11/2008
"c'est bien ceux-là – ces projets, ces systèmes de référence et ces normes - qu'il convient d'identifier. Cette démarche s'oppose à celle qui consisterait à plaquer sur une réalité atroce les concepts et les représentations qui renvoient à une autre réalité atroce."
Cent fois d'accord.
Cette déclaration de Jean Ziegler, avec d'autres similaires d'autres personnes, suscitent en moi beaucoup de gêne, que je ne sais pas toujours traduire en mots. Votre dernier commentaire le fait assez bien !
Je vois un tiers-mondisme "de Disneyland" (pour reprendre un terme d'Eugen Drewermann sur certaine théologie) se constituer par l'empilement de clichés tous faux, mais tous jugés vraisemblables par une bonne partie de l'opinion occidentale :
* des centaines de milliers de gens "meurent de faim" dans le Tiers-Monde (faux, les morts de faim, aussi tragiques soient-elles, sont rarissimes depuis les années 90) ;
* le Tiers-Monde "s'enfonce dans la misère" (faux, son taux de croissance est supérieur à celui des pays anciennement industrialisés) ;
* c'est "le capitalisme" qui entretient la pauvreté des pays pauvres (faux, s'il y a des mécanismes de développement économique qui marchent au Sud, ceux-ci suivent très généralement le modèle capitaliste, même souvent déguisé en "développement communautaire" ; en tout cas le modèle économique communautaire a parfois réussi, mais très généralement échoué, comme en Tanzanie) ;
* les barrières américaines ou européennes à l'importation empêchent ces pays de sortir la tête de l'eau (généralement faux : pour l'Europe, les accords ACP sont asymétriques en faveur des pays pauvres ; plus généralement, les pays les plus pauvres n'ont actuellement pas grand chose à exporter et sont donc peu concernés) ;
* pour permettre à ces pays de se développer, il faut augmenter l'aide au développement et lui faire atteindre 0,7%, ou 1%, de notre PIB (grotesque : sur ce qu'on comptabilise comme aide au développement française, pas plus d'un euro sur 100, et encore, va aux plus pauvres ; et très peu d'acteurs ou experts du Sud pensent que, globalement, l'aide au développement a un impact positif)
* les chefs d'État africains (par exemple) et autres détenteurs de pouvoir sont méchants et mauvais, ils enfoncent leur propre pays dans la misère (généralement faux : il y a pu y en avoir de mauvais, comme ailleurs, mais généralement ils ont intérêt à rester en place, et pour cela à veiller aux intérêts de leur pays. D'ailleurs, parmi ceux qui les mettent en cause, qui aurait la capacité de faire à leur place ce job impossible, gouverner un pays pauvre, multilingue et marginalisé ?)
* et j'en passe et des plus graves.
Selon moi, ce tiers-mondisme de Disneyland, où des gentils sauveurs seraient empêchés, par de méchants capitalistes et politiciens, de venir à l'aide du pauvre qui meurt de faim, a des conséquences tragiques :
* il installe sur notre scène médiatique, en porte-parole du Tiers-Monde, des personnes / institutions qui ne sont nullement du Tiers-Monde, retirant à celui-ci la voix qu'il lui faudrait ;
* il dissuade de faire de la recherche, de s'interroger sur les causes et mécanismes effectifs de la pauvreté et de l'exclusion ;
* pire, il anesthésie les consciences et masque les scandales très réels de cette pauvreté : le fait que "être né quelque part" donne des chances complètement différentes selon que c'est Manille ou Vintimille ; le fait que des pays ont pu accumuler du capital (de la richesse) en saturant l'atmosphère de gaz à effet de serre qui menacent toute la planète, et les pays fragiles plus que les autres ; le fait que la sécurité élémentaire des personnes n'est pas assurée sur une planète où des centaines de milliards de dollars sont investis dans des têtes nucléaires dernier cri ; le fait que nos systèmes financiers encouragent l'évasion massive de capitaux vers des paradis fiscaux, donc l'extraction massive des ressources naturelles planétaires au bénéfice d'un très petit nombre de détenteurs de pouvoir militaire et financier ; là aussi j'en passe.
Bref je crains qu'un tiers-mondisme de carton-pâte et le rituel de "l'aide au développement" ne sapent ce qu'il faudrait construire : des institutions qui contribuent (enforce) aux DROITS de chaque être humain.
Écrit par : FrédéricLN | 18/11/2008
Au passage, j'ai fait une version révisée et encore plus longue (!) de mon commentaire sur mon blog (en lien). Merci de m'avoir donné l'occasion de cette réflexion !
Écrit par : FrédéricLN | 18/11/2008
C'est vrai, ce système ne fut pas conçu pour être purement méchant, plutôt bien condescendant(mais c'est payant maintenant). D'accord, une justice d'exception (très imparfaites par ailleurs) pour sanctionner l'industrialisation du crime à l'échelle d'un état puissant n'a rien à faire avec ce que nous observons ces temps ci.
Mais il y à des humains derrière tout cela, du côté des profits aussi, c'est à dire du pouvoir. Et dans cette "guerre" économique globale, l'alimentaire est la première arme de l'ordre marchand.
L'idéologie rend sourd, le capitalisme financier en est une, sa dernière mutation lourde en terme pratique est qu'elle ne se soucie plus de géographie, de races, etc. Elle s'applique là où la promesse du retour sur investissement est la plus forte, là où les populations seront les moins regardantes. Et chacun vois la chose comme une saine concurrence, du développement, durable bien entendu. Le pauvre était la raison de rendre le système plus efficient, maintenant il est le gêneur qui nuit à ce système (Chômeur feignant, RMIste fraudeur...). Et ça se déploie ici comme là-bas, ainsi par exemple l'autonomie des universités n'est que le renforcement de l'emprise du système sur l'éducation : la rupture promise n'est en fait qu'une intensification. Tous idéologisés, relisez la loi sur la laïcité de J. Ferry, les marques était alors du même péril que les religions ou les partis (ils vous parlerons de quelques foulards et réduirons le texte d'origine)...
Maintenant, il faudra bien détromper les cohortes d'aspirant trader, de médecins inconsciemment convertis en concessionnaire pharmaceutique, ou de syndicaliste disant oui aux quatre huit... La justice ne fut-elle pas conçue en partie pour cela?
Alors oui, il y a aussi des gens qui se croient écologistes parce qu'il enlèvent l'enfant d'un directeur de laboratoire devant tester les produits sur des animaux. Des chasseurs de sorcières en tout genre et là, personne n'économise à les railler. Et ainsi réduit à l'impuissance ils deviennent excessif, parfois violent. Stratégie aussi vieille que Machiavel...
Mais si vous suivez comment se déploient les nanotechnologie en se moment, comme les OGM il y a peut, ou les "pesticides" il y a plus longtemps et comme tout, tout bonnement, il n'y a qu'un dessin: l'assujettissement. Ici comme ailleurs, de toutes les façons et de tous temps, qui s'en prend à la liberté, s'en prendra à ton pain et cela sont des personnes, pas des systèmes! Selon moi très coupables mais dont la cohorte de zélées serviteurs (petits bourgeois ou chiens des requins selon les références) veillent à maintenir l'impunité. C'est bien naturel quand on observe en détail la concentration des richesses, partout.
Jacasser dites vous?
Écrit par : P-F | 22/11/2008
Je partage globalement l'avis de Frédéric LN
Quels sont les grandes dernières famines sur la terre (en dehors des zones en guerre)?
celle(s) en Corée du Nord et, plus loin dans le temps mais frappant plus de monde, celle de la Chine au moment du "grand bond en avant" , à la fin des années 50
On notera aussi au passage que les apports des occidentaux aux pays peu développés (en particulier Afrique et Asie) ont tellement affaibli leurs capacités alimentaires que la population y a explosé !
Écrit par : verel | 24/11/2008
@ verel : merci et oups, j'oubliais la Corée du Nord. Voici un cas pour lequel l'analogie avec le tribunal de Nuremberg serait peut-être justifiée. On le saura hélas seulement quand ce régime tombera.
Écrit par : FrédéricLN | 24/11/2008
Reviens, Jennifer reviens, passque le monde, il a besoin de toi !
Écrit par : FrédéricLN | 11/09/2009
La dernière famine en ce monde n'est plus de ces prêts à penser ressassé. Et c'est un milliard de personnes qui furent atteintes. Pas en un pays, mais disséminé aux quatre coins de la planète, dans tant de pays organisés différemments. Nous devons ce résultat à l'inaccessibilité des produis alimentaires, car globalement nous sommes toujours excédentaires. Voilà le fait. Et si nous voulons comprendre comment cela c'est produit alors que la plupart des pays atteints ne connaissaient pas ces maux, c'est tout simplement parce qu'en subventionnant les exportations agricoles (Europe et USA chacun à sa façon) le travaille ailleurs ne permettait plus de vivre de produire à manger.
Il est curieux, à mon sens, qu'établir ce constat me vaille les railleries au accents de début XXème siècle. Inquiétant aussi.
Pour tous ces ''suivistes'' qui ne comprennent les critiques du système que comme des résurgence de léninostalinisme, votre misère est le gras dans lequel s'asphyxie le peut de jugeote que les dogmes de idéologie dominante ont vidé de leur imagination et de leur sensibilité. Forts d'être les plus nombreux ici, votre normalité rend au mot vulgaire son sens des origines. Puisque vous n'êtes que des témoins consentant, le jour ou seront jugé ceux qui avaient des intérêts à ça, vous couperais probablement les cheveux de leurs femmes... Insultés trouvez vous? Épargnez nous alors de vos insanités parce que pendant ce temps, un milliard de personnes, disséminées dans de nombreux pays qui souvent se plient au exigences du FMI, crèvent et vous le savez. Du côté des dominants vous préférez être, eux qui vous font oublier le social pour vous rabaissent au grégarisme. Et bien bonne chances les toutous serviles, soumis à l'idéal de quelques uns qui seront jugés, quoi que vous puissiez en dire. Parce que c'est un espoir pour trop de gens maintenant.
Écrit par : p-f | 14/04/2010
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